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ALGERIE 2014

Le Billet d'Humeur d'Ibn Ziri

L'intervention en Syrie, BHL et sa conception moralisatrice des relations internationales

Publié le 6 Mars 2012 par Arabies.over-blog.com

LE PLUS. "Il faut, maintenant, une intervention en Syrie" titre Bernard-Henri linkLévy dans "Le Point". Le philosophe qui se fait détenteur du bon sens semble pourtant occulter les risques que cette décision impliquerait, comme l'explique Maxime Pinard, chercheur à l'Iris.

> Par Maxime Pinard Chercheur à l'IRIS

Edité par Amandine Schmitt  

Dans un billet de son bloc-notes du "Point" publié le 1er mars dernier, Bernard-Henri Lévy demande à ce que l’on intervienne, militairement, en Syrie. S’appuyant à de nombreuses reprises sur l’exemple du cas libyen, le chroniqueur cherche à montrer que ce qui a été fait ailleurs pourrait l’être également en Syrie, pour mettre un terme au chaos actuel.

 

Syrie le 29/02/12 partisan anti Bachar (Rodrigo Abd/AP/SIPA)

Partisans anti Bachar en Syrie le 29 février 2012 (Rodrigo Abd/AP/SIPA).

 

Précisons s’il en est besoin que je suis évidemment en faveur de mesures pour empêcher que les massacres continuent, mais que je suis en revanche opposé à la guerre, et surtout à la logique apparemment de bon sens énoncée par BHL qui pourrait se résumer ainsi : l’intervention militaire, même illégale; se justifie par le respect de la morale et des vies humaines.

 

Quelques commentaires s’imposent quant à sa démonstration assez perfectible.

 

Il est en premier lieu assez étonnant de voir que BHL réduit l’intervention occidentale en Libye à la seule position de Benghazi alors que les événements ont conduit, et ce au-delà de ce qu’énonçait la résolution de l’ONU, à la chute du régime de Kadhafi et à la situation plus que chaotique que connaît le pays aujourd’hui. C’est d’ailleurs ce qui explique les vetos chinois et russe au Conseil de Sécurité de l’ONU, qui savent pertinemment que la frontière entre intervention limitée et ingérence flagrante de la souveraineté d’un état avec risque de guerre civile est plus que ténue.

 

Le choix de résister au pouvoir

 

De plus, d’un point de vue purement rationnel et froid, il faut rappeler que les habitants de Benghazi et de Homs ont choisi de résister face à un pouvoir anti-démocratique. En faisant ce choix courageux, ils ont également accepté d’affronter, et ce directement, les forces militaires du pouvoir, avec les conséquences humaines que l’on peut aisément imaginer. L’objectif est clairement de créer des foyers de contestation et de rassembler toujours plus d’opposants aux régimes, avec l’aide logistique des exilés et des puissances étrangères.

 

Mais si l’on se met du côté des pouvoirs en place, que ce soit pour la Libye ou la Syrie, que voit-on ? Une minorité au départ qui défie le pouvoir, qui appelle au changement de ce dernier, avec une légitimité plus que contestable, le soulèvement n’étant pas général et les partisans du régime demeurant. Machiavel aurait sans doute répondu à ce cas de figure que le pouvoir en place doit étouffer la révolte pour maintenir l’unité du pays et éviter la guerre civile.

 

Une guerre civile qui commence déjà

 

BHL pense qu’en intervenant dès maintenant, on éviterait la guerre civile. C’est prendre le problème à l’envers. La guerre civile en est déjà à ses balbutiements, le pays n’est pas dans son entier opposé à Bachar Al-Assad. Il est vrai qu’un mode de pensée binaire, calqué sur la distinction entre le bien et le mal, est attrayant pour expliquer les relations internationales. Sauf que cela ne fonctionne pas ! Le président syrien n’est pas seul contre son peuple, de même que l’opposition n’est pas mono-bloc, et qu’il est plus que probable qu’en cas de guerre, les différentes entités constituant l’opposition s’affronteront sur les perspectives politiques et sociétales futures du pays.

 

BHL s’emploie dans la seconde partie de son billet à énumérer les différentes possibilités d’intervenir militairement, réussissant au passage le tour de force de ne pas employer le mot de "guerre". Or, la stratégie multiforme prônée par BHL revient à entrer en guerre contre la Syrie, qui on peut le penser n’accepterait pas la mise en place de "périmètres de sécurité", de "no-kill zones"...

 

Armer les opposants : une idée dangereuse

 

La Syrie serait d’autant plus encline à répondre militairement que BHL demande clairement à ce que l’on fournisse des armes aux adversaires du régime. Ceci revient clairement à jouer aux apprentis-sorciers et à ne pas prendre en compte les multiples possibilités pouvant conduire à un désastre pour le pays. Rappelons au passage que cette idée d’armer les opposants n’est pas anodine et peut être même dangereuse pour les donneurs eux-mêmes : on se souviendra de la perte par l’OTAN de plus de 10.000 missiles sol-air en Libye. Que sont-ils devenus ? Nul ne le sait.

 

Une question de morale ?

 

Enfin pour conclure, le chroniqueur invoque le "désastre moral" que constituerait une non-intervention. Nous touchons là à un point fondamental de la conception des relations internationales des défenseurs du droit d’ingérence. Si l’on suit le raisonnement de BHL, pour être en accord avec la morale, il faudrait décider d’intervenir militairement en Syrie.

 

A cette idée, deux limites : qu’entend-on par morale ? Individuelle, collective ? N’est-elle pas à géométrie variable dans le cas présent, lorsqu’on constate le silence des promoteurs de l’ingérence pour d’autres conflits ? De même, n’oublions pas que la guerre est illégale et qu’il ne faut pas céder, au nom d’une conception moralisatrice des relations internationales, à des dérives juridiques aux conséquences incalculables pour les populations concernées.

 

BHL avec des soldats du Conseil national de transition à Tripoli le 15 septembre 2011 ERIC FEFERBERG/AFP

BHL avec des soldats du Conseil national de transition à Tripoli le 15 septembre 2011 ERIC FEFERBERG/AFP).

 

Il y a un juste milieu entre ne rien faire et déclencher une guerre. Toutes les actions diplomatiques n’ont pas encore été tentées. Certes la diplomatie nécessite du temps et chaque moment qui passe comporte son lot de morts en Syrie, mais passer outre pourrait avoir des conséquences bien pires.

 

Cette année électorale au niveau international (Russie, Iran, France, Etats-Unis...) n’est pas vraiment propice à des décisions rapides et fortes ; toutefois l’espoir doit demeurer. Un jeu d’influences se fait jour entre les Etats-Unis, la France, l’Europe, des pays arabes avec les autres pays réfractaires à une solution onusienne. On ne peut présumer du résultat, mais on peut souhaiter néanmoins que le droit international, aussi imparfait soit-il, soit victorieux de cette crise.

 

Un renouveau est nécessaire en Syrie, pas la guerre.

 

 

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